Le fil de l’eau · la mémoire de l’eau

Juillet 1988.

Juillet 1988, un laboratoire de l’Inserm à Clamart, en banlieue parisienne. Au plafond de la pièce, il y a une enveloppe.

11 min 47 · publié le 14 octobre 2026

Texte et voix : Yannick Mytae · Musique et mastering : Arthur Mytae

Juillet 1988, un laboratoire de l'Inserm à Clamart, en banlieue parisienne. Au plafond de la pièce, il y a une enveloppe. Elle contient une liste de codes, enroulée dans du papier d'aluminium, et elle est fixée là avec du ruban adhésif. La personne qui l'a collée est un magicien professionnel. Ce n'est pas une scène de film. C'est une enquête scientifique, commandée par la revue la plus prestigieuse du monde.

Un récit à trois voix. Elisabeth Davenas, premier nom de l'article paru dans Nature en juin 1988, qui dilue au-delà du nombre d'Avogadro et voit la réaction réapparaître. Jacques Benveniste, qui dirige l'unité 200 de l'Inserm, et qui publie au lieu d'enterrer. Puis cinq jours à Clamart avec John Maddox, Walter Stewart et James Randi, un rapport intitulé « Hautes dilutions, une illusion », et une phrase retirée de la version publiée. Et Madeleine Ennis, à Belfast, qui n'y croit pas, et qui publie en 2004 un effet qu'elle est incapable d'expliquer. Le test de la BBC, deux ans plus tôt, n'a rien donné. La reproduction de 2006, avec Benveniste dans le laboratoire, non plus. Alors est-ce que l'effet existe ? Je ne sais pas. Ce que je sais, c'est qu'on n'a pas le droit de trancher comme ça.

Le geste : un verre posé devant soi, une chose dont on est fermement convaincu, et une seule question. Qu'est-ce qui me ferait changer d'avis ?

Sources : Jacques Benveniste, Ma vérité sur la mémoire de l'eau, pour le récit de 1988, donné comme sa version · Davenas E. et al., « Human basophil degranulation triggered by very dilute antiserum against IgE », Nature 333, 1988, pp. 816-818 · Belon, Cumps, Ennis et al., « Histamine dilutions modulate basophil activation », Inflammation Research 53(5), 2004, pp. 181-188, dont le premier auteur est directeur de la recherche chez Boiron · BBC, Horizon, « Homeopathy: The Test », 2002, et Bland, Significance, 2005 · Jonas et al., « Can specific biological signals be digitized? », The FASEB Journal 20, 2006, pp. 23-28, DOI 10.1096/fj.05-3815hyp, financement DARPA · chapitre 13 du manuscrit Le fil de l'eau.

Une toile d’araignée couverte de fines gouttes de rosée, tendue sous une tige sèche qui fait une courbe en haut de l’image. Des centaines de perles d’eau sur les fils, devant un fond vert flou.
Maude Mytae – Quand l’eau rencontre la terre

Juillet 1988, un laboratoire de l’Inserm à Clamart, en banlieue parisienne.

Au plafond de la pièce, il y a une enveloppe. Elle contient une liste de codes, enroulée dans du papier d’aluminium, et elle est fixée là avec du ruban adhésif. La personne qui l’a collée est un magicien professionnel.

En dessous, à la paillasse, une jeune chercheuse travaille en aveugle. Elle s’appelle Elisabeth Davenas. Et pendant qu’elle manipule, le magicien fait des tours de passe-passe. Il fait tourner les aiguilles d’une montre sans y toucher. Ça fait rire, dans son dos.

Ce n’est pas une scène de film. C’est une enquête scientifique, commandée par la revue la plus prestigieuse du monde. Et son rapport va décider de la question pour les trente-cinq années suivantes.

Celle qui l’a vu

On raconte toujours cette histoire sous le nom de Jacques Benveniste. Je l’ai fait aussi.

Sauf que l’article paru dans Nature à la fin du mois de juin 1988 porte six noms, et le premier n’est pas le sien. Le premier nom, c’est Elisabeth Davenas.

C’est elle qui est à la paillasse. C’est elle qui fait les manipulations, jour après jour, depuis des années.

Voilà ce qu’elle observe.

Elle travaille sur des globules blancs humains – des basophiles – et sur un anticorps qui les fait réagir. Elle dilue cet anticorps, encore et encore. Comme prévu, la réaction diminue.

Puis elle continue de diluer, au-delà du point où il ne peut plus rester une seule molécule dans le tube. Au-delà du nombre d’Avogadro.

Et la réaction réapparaît.

Avec une condition, une seule, et elle est essentielle : il faut secouer violemment la solution entre chaque dilution. Une dilution passive ne donne rien.

Mettez-vous une seconde à sa place. Vous obtenez un résultat qui n’a pas le droit d’exister. Vous savez très bien ce qu’on va vous dire. Et vous le refaites. Et vous le notez.

C’est là que commence tout le reste.

Celui qui a publié

Le patron du laboratoire, lui, n’est pas un marginal. Jacques Benveniste dirige l’unité 200 de l’Inserm. Il a découvert le PAF-acéther, un médiateur majeur de l’inflammation. Il a déjà publié quatre articles dans Nature. Certains de ses pairs le voient un jour au Nobel.

Il aurait pu enterrer ces résultats. C’était même la chose raisonnable à faire.

Il essaie de les publier. Ça va durer deux ans.

Le rédacteur en chef de Nature, John Maddox, ne veut pas de cet article. Mais il ne peut pas refuser en bloc le travail d’une équipe qui a déjà publié chez lui. Alors il pose deux conditions.

La première : que les expériences soient reproduites par un autre laboratoire avant publication. Benveniste écrit que c’est une entorse extraordinaire aux usages – et il a raison, normalement l’avis des relecteurs suffit. Il accepte quand même. Trois laboratoires refont l’expérience : Milan, Toronto, Tel-Aviv. Les trois y parviennent.

La deuxième, à la mi-juin : l’article paraîtra à la fin du mois, à condition qu’une mission d’expertise vienne vérifier le laboratoire dès juillet.

Il accepte encore.

L’article paraît, précédé d’un éditorial de Maddox intitulé « Quand croire à l’incroyable ». Il se termine ainsi :

– Quand une observation inattendue implique qu’une part substantielle de notre héritage intellectuel soit abandonnée, il est prudent de se demander plus attentivement qu’à l’habitude si l’observation n’est pas incorrecte.

Autrement dit : on publie, on n’y croit pas, et on va vérifier.

Cinq jours à Clamart

La commission, c’est trois hommes.

Maddox lui-même, dont la spécialité est la physique, et qui dirige une revue. Walter Stewart, chasseur de fraudes scientifiques. Et James Randi, illusionniste, connu pour avoir démasqué Uri Geller.

Benveniste écrit qu’il est tenté de refuser. Parce que la présence d’un magicien signifie une chose et une seule : on se place d’emblée dans l’hypothèse de la fraude.

Et il y a un détail que je vais poser lentement, parce qu’il est vérifiable et qu’il ne devrait pas exister. Walter Stewart avait été l’un des relecteurs de Nature pour cet article. Il n’avait pas fait obstacle à sa publication. Il revenait donc juger ce qu’il avait laissé passer.

Les cinq jours, maintenant.

Les deux premiers : quatre séries d’expériences. Une échoue, trois sont concluantes. Et celle qui est faite en aveugle donne les meilleurs résultats.

Le troisième jour, Randi met en place son système de codage – la liste dans l’aluminium, l’enveloppe scotchée au plafond. Le lendemain, il constate que l’escabeau a bougé : une collaboratrice l’avait simplement rangé. Il conclut lui-même que la liste n’a pas été consultée. L’incident figurera quand même dans le rapport publié.

Ce qui n’y figurera pas avec la même force : cette première expérience en aveugle, codée par Randi lui-même, a parfaitement fonctionné.

Les deux derniers jours, on demande à l’équipe deux à trois fois son volume habituel de travail. Aucun protocole ne leur a été communiqué à l’avance – Benveniste reconnaît sa part de faute là-dessus, il aurait dû l’exiger. Et Stewart, pour éviter les fraudes, exige de remplir lui-même les puits d’expérience, alors qu’il n’a aucune pratique de la technique.

Une phrase qui n’existe pas

Le 28 juillet 1988, Nature publie le rapport. Titre : « Hautes dilutions, une illusion ».

Le texte reconnaît lui-même deux choses. Que la commission forme « un groupe hétéroclite ». Et qu’aucun de ses membres ne possède « une expérience personnelle dans le domaine étudié ».

Quelques jours avant la parution, Maddox envoie le manuscrit à Benveniste pour qu’il puisse écrire sa réponse dans le même numéro. Benveniste y lit cette phrase :

– Nous croyons que la plupart des expériences de Benveniste sont des artefacts ou des erreurs statistiques. Mais cette remarque ne concerne manifestement pas toutes les données – comme la quatrième série d’observations.

La quatrième série, c’est celle qui a été faite en aveugle et qui a donné d’excellents résultats.

Alors dans sa réponse, il relève la contradiction : si une série a fonctionné et n’est ni un artefact ni une erreur statistique, c’est donc qu’il se passe quelque chose.

Et Nature retire purement et simplement la phrase de la version publiée.

De sorte que dans le numéro du 28 juillet 1988, on peut lire la réponse d’un homme qui commente une phrase qui n’existe pas.

Celle qui a réessayé

Onze ans passent. Les crédits sont coupés, l’unité 200 est fermée, le nom devient un tabou.

Et à Belfast, une pharmacologue de la Queen’s University décide de reprendre la question. Elle s’appelle Madeleine Ennis, et elle n’y croit pas. C’est précisément pour ça qu’elle s’y met.

En 2004, elle publie avec six autres chercheurs, dans Inflammation Research. Une étude multicentrique, en aveugle, sur des dilutions d’histamine.

Résultat : un effet. Et leur conclusion, que je vous donne mot pour mot :

– Dans trois types d’expériences différents, il a été montré que de hautes dilutions d’histamine peuvent effectivement exercer un effet sur l’activité des basophiles. Nous sommes cependant incapables d’expliquer nos résultats.

Deux choses là-dessus, et je vous les donne dans l’ordre.

La première : le premier auteur de cette étude est le directeur de la recherche d’un laboratoire d’homéopathie. Ça ne rend pas le résultat faux, mais ça se dit.

La deuxième : deux ans plus tôt, la BBC avait monté un test à partir de son protocole, sous le contrôle du vice-président de la Royal Society, d’un statisticien, et de James Randi – le même. En aveugle strict, randomisé. Il n’a rien donné.

Et en 2006, l’agence de recherche de la défense américaine finance une reproduction complète des derniers travaux de Benveniste, avec Benveniste lui-même dans le laboratoire. Publié dans le FASEB Journal. Aucun effet reproductible. Il faut le dire clairement.

Sauf que dans le même article, cette équipe-là – celle qui vient de conclure que ça ne marche pas – écrit ceci sur l’enquête de 1988. Je traduis leurs mots :

– Dans une démarche non orthodoxe et controversée, Nature a court-circuité le processus scientifique normal, qui consiste à attendre une reproduction indépendante, et a envoyé une équipe enquêter dans le laboratoire. Dans des conditions émotionnellement chargées.

Et ils expliquent avoir intégré à leur équipe un professionnel de la gestion de conflit. Un médiateur. Pour ne pas refaire ça.

Dans leurs remerciements, ils saluent « le regretté Jacques Benveniste ».

On peut se tromper, et être mal jugé

Alors voilà où j’en suis.

Je ne sais pas si l’effet existe. Personne ne le sait aujourd’hui, et ça ne fait pas consensus – c’est même plutôt l’inverse.

Ce que je sais, c’est qu’on n’a pas le droit de trancher comme ça. Et ces deux choses tiennent ensemble sans problème : on peut se tromper, et être mal jugé. Ce n’est pas la même question, et confondre les deux, c’est la seule chose que je refuse.

Et il y a une phrase, à la fin de son livre, que presque personne ne connaît.

Benveniste écrit que vérifier l’hypothèse d’une mémoire de l’eau n’est plus au centre de ses préoccupations. Ce qui l’intéresse à la fin, ce n’est pas ce que l’eau garde. C’est ce qu’elle transmet.

La bannière qu’on lui a accrochée n’était même plus celle qu’il portait.

Et pour moi, c’est de là que vient une distinction à laquelle je tiens beaucoup, et dont je vous reparlerai : dynamiser une eau et l’informer, ce ne sont pas les mêmes choses. L’une est un mouvement. L’autre est un message. Ça n’a rien à voir.

Le geste

Qu’est-ce qui me ferait changer d’avis ?

Le geste de cette semaine ne se fait pas dans un verre d’eau. Enfin – presque.

Posez un verre devant vous. Prenez un instant pour vous centrer. Une profonde respiration.

Et maintenant, pensez à une chose dont vous êtes fermement convaincu. N’importe laquelle. Elle n’a même pas besoin de parler d’eau.

Et posez-vous une seule question. Qu’est-ce qui me ferait changer d’avis ?

Peut-être qu’une réponse vient tout de suite. Peut-être qu’il n’en vient aucune.

Dans les deux cas, vous venez d’apprendre quelque chose sur la façon dont vous tenez cette chose-là.

Ce qui suit

La semaine prochaine, on laisse les gens de côté, et on va regarder la seule chose dont tout dépend dans cette histoire.

Diluer. Qu’est-ce que ça veut dire, exactement, de diluer quelque chose jusqu’à ce qu’il n’en reste rien ?

Qu’est-ce qu’une dilution – à paraître

Les sources

  • Le récit de 1988 vient de sa source primaire, Jacques Benveniste, « Ma vérité sur la mémoire de l’eau » : les deux conditions de Maddox, Milan, Toronto et Tel-Aviv, l’éditorial « Quand croire à l’incroyable », la composition de la commission, Walter Stewart relecteur de l’article, les quatre séries et l’aveugle qui donne les meilleurs résultats, l’enveloppe d’aluminium au plafond et l’escabeau, le volume de travail multiplié par deux ou trois, l’absence de protocole, Stewart remplissant les puits, le rapport du 28 juillet (« groupe hétéroclite », « aucune expérience personnelle du domaine »), la phrase sur la quatrième série et son retrait avant impression, et la conclusion du livre (« vérifier l’hypothèse d’une mémoire de l’eau n’est plus au centre de mes préoccupations »). C’est sa version, et c’est à ce titre que l’épisode la donne.
  • L’article de 1988 : Davenas E. et al., « Human basophil degranulation triggered by very dilute antiserum against IgE », « Nature » 333, 1988, pp. 816-818. Premier auteur : Elisabeth Davenas.
  • La réplication de 2004 : Belon P., Cumps J., Ennis M., Mannaioni P.F., Roberfroid M., Sainte-Laudy J., Wiegant F.A.C., « Histamine dilutions modulate basophil activation », « Inflammation Research » 53(5), 2004, pp. 181-188. Approche multicentrique en aveugle. Conclusion verbatim : « In 3 different types of experiment, it has been shown that high dilutions of histamine may indeed exert an effect on basophil activity… We are however unable to explain our findings. » Madeleine Ennis est autrice correspondante (Queen’s University Belfast). Le premier auteur, Philippe Belon, est directeur de la recherche chez Boiron : conflit d’intérêts dit à l’antenne.
  • Le test de la BBC, 2002 : « Horizon – Homeopathy: The Test ». Aveugle strict, ordre randomisé, deux laboratoires. Supervision : John Enderby (vice-président de la Royal Society), Martin Bland (statisticien), James Randi. Résultat négatif. Analyse statistique publiée dans « Significance » (Bland, 2005). Ennis n’a ni conçu ni conduit ce test.
  • La reproduction de 2006 : Jonas W.B., Ives J.A., Rollwagen F., Denman D.W., Hintz K., Hammer M., Crawford C., Henry K., « Can specific biological signals be digitized? », « The FASEB Journal » 20, janvier 2006, pp. 23-28, DOI 10.1096/fj.05-3815hyp. Financement DARPA, Benveniste présent au laboratoire. Aucun effet reproductible. Jugement des auteurs sur l’enquête de 1988 : « In an unorthodox and controversial move, Nature bypassed the normal scientific process… Under emotionally charged conditions. » Médiateur intégré à l’équipe ; remerciements à « the late Jacques Benveniste ».
  • Le contexte (PAF-acéther, unité 200, succussion, nombre d’Avogadro) : chapitre 13 du manuscrit « Le fil de l’eau ».
  • La position finale est une opinion, marquée comme telle à l’antenne : on peut se tromper, et être mal jugé. La distinction entre dynamiser une eau et l’informer est la sienne.

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